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Qui fabrique les étoiles noires ?

De la fascination pour les tueurs de masse aux réseaux accélérationnistes, des adolescents manipulés au pouvoir des milliardaires : enquête sur une époque qui transforme la violence en instrument d'influence.

23 octobre 2026Article long · Carlos ChapmanTextes & idées
Illustration abstraite originale : géographies sensibles, famille vivant.
Création graphique procédurale Radio du Futur · illustration non documentaire.

De la fascination pour les tueurs de masse aux réseaux accélérationnistes, des adolescents manipulés au pouvoir des milliardaires : enquête sur une époque qui transforme la violence en instrument d’influence.

Le 12 octobre 2026, à Aubagne, un adolescent de quatorze ans ouvre le feu dans son collège. Le principal et une enseignante sont blessés. L’enquête révèle sa fréquentation d’un univers numérique appelé True Crime Community, ou TCC. Un ensemble de communautés où circulent les images, les récits et les références de tueurs de masse devenus, pour certains utilisateurs, des figures d’admiration. Quelques jours plus tard, un autre adolescent, âgé de treize ans, est mis en examen. Les deux garçons échangeaient depuis plusieurs semaines au sujet du projet d’attaque. Ils ne s’étaient jamais rencontrés. Treize ans. Quatorze ans. Deux enfants reliés par des écrans, des messages et une fascination commune pour la destruction. Et une question qui devrait traverser immédiatement le débat public : qui fabrique les imaginaires dans lesquels grandissent ces enfants ?

Pour comprendre la True Crime Community, il faut remonter à avril 1999. À Columbine, aux États-Unis, deux adolescents assassinent douze élèves et un enseignant. Leur crime devient un événement médiatique mondial. Dans les années qui suivent, des communautés apparaissent autour des deux meurtriers. Certains internautes collectionnent des informations sur l’affaire. D’autres commencent à admirer les auteurs, à reproduire leurs codes et à leur construire une sorte de mythologie. Un phénomène de fascination collective s’installe. Au cours des années 2010, les réseaux sociaux accélèrent sa circulation. Les images se partagent, les références se multiplient, les communautés se reconnaissent. Vers 2018-2020, ce qui prendra le nom de TCC s’organise davantage comme une culture numérique identifiable.

Voilà une première découverte essentielle : une culture de glorification des meurtriers peut se développer pendant des décennies, traverser plusieurs générations de plateformes et finir par atteindre des adolescents à des milliers de kilomètres de son origine. Elle dispose désormais de ses codes, de ses archives, de ses références, de ses figures célèbres. Une industrie symbolique de la célébrité criminelle. Le mot « industrie » désigne ici une production collective et continue d’images, de récits et de prestige. Son histoire ne révèle aucun fondateur unique ni aucun financement central identifié. Et c’est précisément ce qui rend son exploitation possible par des acteurs très différents.

Quand le nihilisme rencontre le néonazisme

L’un des phénomènes les plus inquiétants apparaît à l’intersection de plusieurs cultures numériques : la fascination pour les massacres, le nihilisme violent et l’extrémisme néonazi accélérationniste. L’accélérationnisme violent poursuit un objectif : précipiter l’effondrement de l’ordre social par la multiplication des actes de destruction. Dans certains groupes néonazis, cette stratégie s’inscrit dans un projet politique raciste et totalitaire. Dans d’autres communautés, la violence devient une fin en soi. Elle produit du statut, de l’appartenance, de l’excitation ou une forme de reconnaissance. Les frontières entre ces univers peuvent être poreuses. Et ce qui circule entre eux mérite une attention particulière : des personnes vulnérables, des images, des récits de vengeance, des compétences techniques et parfois des ressources financières.

Un adolescent humilié, isolé, en colère, peut rencontrer un discours qui transforme sa souffrance en fantasme de toute-puissance. Le mécanisme exploite une vulnérabilité possible, sans que la souffrance entraîne mécaniquement la violence. Une blessure personnelle peut devenir une porte d’entrée dans une entreprise idéologique. L’histoire des totalitarismes enseigne combien l’humiliation, le ressentiment et la quête d’appartenance peuvent être mobilisés politiquement. Le néonazisme contemporain dispose en plus d’outils de communication, de recrutement et de diffusion capables de franchir les frontières presque instantanément.

Le 15 septembre 2026, l’Institute for Strategic Dialogue publie une enquête intitulée United by Chaos. Ses chercheurs décrivent une coalition apparue en avril 2026 dans des réseaux numériques nihilistes, notamment autour de groupes issus de l’écosystème appelé « Com ». Cette coalition rassemble des acteurs auparavant dispersés, dont des groupes russophones et le réseau 764, connu pour ses pratiques d’exploitation et de coercition de mineurs. L’enquête documente une évolution considérable. Certains acteurs cherchent désormais à coordonner les groupes, à fournir une infrastructure technique et à encourager des passages à l’acte dans le monde réel. Des offres de rémunération pour des incendies criminels apparaissent. Des publications prétendent montrer des paiements en cryptomonnaies. Des promesses d’assistance matérielle et financière circulent auprès de recrues potentielles.

Les chercheurs identifient également des ressemblances avec certaines méthodes de recrutement d’agents intermédiaires employées dans des opérations de déstabilisation attribuées à la Russie. Ils soulignent expressément les limites de leurs conclusions : plusieurs paiements revendiqués restent invérifiables et le financement ou la direction de cette coalition par l’État russe ne sont pas démontrés. Cette réserve est capitale. Elle donne toute sa portée à la question. Car nous avons désormais des indices documentés d’une tentative d’organisation, de financement et de captation de milieux numériques jusque-là largement dispersés. Le phénomène dépasse donc la seule circulation spontanée de contenus violents. Une communauté peut apparaître sans commanditaire, puis devenir une ressource pour des organisations qui disposent de stratégies, de moyens et d’objectifs politiques.

Cette possibilité mérite une enquête internationale majeure. Qui fournit l’argent ? Qui contrôle les canaux de diffusion ? Qui recrute ? Qui propose les récompenses ? Qui bénéficie des violences ? Quels liens relient éventuellement ces opérations à des structures étatiques ou parapolitiques ? Et surtout : combien de temps faut-il pour identifier ces circuits lorsqu’ils se développent au milieu de communautés d’adolescents ?

À ce stade, une seconde dimension entre en jeu : les plateformes. Nous avons confié à quelques entreprises privées une part immense de notre vie collective. Elles organisent la visibilité, classent les contenus, orientent les recommandations et décident des conditions d’accès à des audiences gigantesques. Ces décisions ont des effets sociaux et politiques considérables. En février 2025, une étude scientifique publiée dans PLOS One révélait que les publications haineuses observées sur X avaient augmenté d’environ 50 % dans les mois suivant le rachat de Twitter par Elon Musk, par comparaison avec la période antérieure étudiée. Les chercheurs précisaient qu’ils ne pouvaient attribuer directement cette évolution à une politique particulière de la plateforme. Le constat demeure préoccupant. En décembre 2025, la Commission européenne infligeait à X une amende de 120 millions d’euros pour des manquements à ses obligations de transparence, notamment concernant les publicités et l’accès des chercheurs aux données. Des mesures correctrices ont ensuite été acceptées en juillet 2026.

La question devient fondamentale : Comment une société peut-elle comprendre les influences qui s’exercent sur elle lorsque les mécanismes de distribution de l’information restent largement contrôlés par des intérêts privés ?** Cette interrogation concerne toutes les grandes plateformes. Elle devient encore plus sensible lorsque leurs propriétaires interviennent directement dans la vie politique.

Elon Musk figure, en octobre 2026, au premier rang des plus grandes fortunes mondiales. Il possède X et dirige notamment SpaceX, dont les infrastructures satellitaires jouent un rôle stratégique dans les communications internationales. En janvier 2025, il apporte publiquement son soutien au parti allemand d’extrême droite AfD et offre à sa dirigeante Alice Weidel une audience internationale grâce à sa plateforme. Le 20 janvier 2025, lors des célébrations de l’investiture de Donald Trump, il effectue un geste que plusieurs observateurs interprètent comme un salut nazi. L’interprétation est contestée, y compris par Musk. Des personnalités néonazies célèbrent publiquement les images. Ces épisodes soulèvent des questions sérieuses sur la responsabilité politique et symbolique des dirigeants de plateformes.

L’objet de cette enquête est d’interroger les mécanismes de pouvoir, sans attribuer à Musk la création, le financement ou la direction de la TCC. Aucun élément présenté ici ne permet d’établir une telle relation. Ce que nous pouvons étudier, en revanche, c’est une transformation beaucoup plus vaste du pouvoir. Des acteurs privés disposent désormais d’une capacité exceptionnelle à intervenir dans les débats politiques, à organiser la diffusion des récits et à contrôler certaines infrastructures vitales. Et cette concentration prend une dimension encore plus concrète lorsqu’on regarde l’Ukraine.

Le 23 octobre 2026, Reuters rapporte que plusieurs responsables ukrainiens constatent le maintien de restrictions affectant certains usages militaires de Starlink. Ces limitations, introduites le 13 octobre selon les informations recueillies, perturbent notamment les communications utilisées pour des opérations de drones. Quelques jours auparavant, le Wall Street Journal avait rapporté qu’Elon Musk avait personnellement ordonné un ralentissement du service. Reuters précisait ne pas avoir pu confirmer indépendamment cette attribution. Les responsabilités exactes ont donné lieu à des déclarations contradictoires entre responsables américains et Musk.

Quelles que soient les conclusions définitives sur cette décision particulière, la dépendance stratégique apparaît au grand jour. Une armée engagée dans la défense de son territoire dépend d’une infrastructure commerciale dont les restrictions techniques peuvent modifier ses capacités opérationnelles. Voilà jusqu’où s’étend désormais le pouvoir des infrastructures numériques privées : des fils d’actualité jusqu’aux communications militaires. La fabrication des opinions et le contrôle des réseaux de communication relèvent de domaines distincts. Ils posent néanmoins une question commune : qui dispose du pouvoir de rendre une action possible, visible, invisible ou inaccessible ? Qui contrôle les interrupteurs ? Et qui contrôle ceux qui les contrôlent ?

Revenons à Aubagne. À quatorze ans, un adolescent appartient encore à cet âge où les identités se cherchent, où les émotions peuvent déborder, où le besoin de reconnaissance occupe une place immense. Son environnement numérique fait désormais partie de cette construction. Or certains espaces lui présentent les meurtriers comme des personnages mythologiques. Certains lui promettent la reconnaissance par la violence. D’autres peuvent exploiter cette fascination pour recruter, manipuler ou extorquer. Dans les cas les plus graves, ce sont de véritables mécanismes d’emprise.

Et les moyens de les combattre restent largement insuffisants tant que l’on examine séparément les affaires scolaires, la pédocriminalité, les réseaux extrémistes, la cybersécurité, les ingérences étrangères et la régulation des plateformes. Les événements récents obligent à penser ces phénomènes ensemble, avec des enquêtes capables de distinguer les connexions démontrées, les opportunités d’exploitation et les hypothèses encore ouvertes. La souffrance des jeunes appelle des réponses éducatives, sociales et humaines. Les entreprises criminelles appellent des investigations et des poursuites. Les puissances économiques appellent des mécanismes de contrôle démocratique.

Refuser de laisser la destruction raconter le futur

Il reste une question plus profonde. Pourquoi nos sociétés consacrent-elles tant de moyens à produire de la visibilité, de la consommation et de l’influence, tout en laissant tant de jeunes chercher désespérément une place, une écoute et une possibilité d’exister ? Le besoin d’être reconnu est immense. Le désir de laisser une trace est humain. Le désir de participer à quelque chose de plus grand que soi traverse toutes les générations. Et ces forces peuvent devenir la matière première d’une culture entièrement différente.

Une culture où la reconnaissance vient d’une voix offerte, d’une création partagée, d’un récit inventé, d’un geste accompli ensemble. Cela suppose de construire des espaces accessibles, des médias participatifs, des communautés où chacun peut contribuer sans devenir un personnage spectaculaire, sans s’exposer à la compétition permanente pour l’attention. Une réponse culturelle à la hauteur des mécanismes contemporains de captation des imaginaires.

Nous avons besoin d’enquêtes sur les financements, les manipulations et les réseaux. Nous avons besoin de plateformes responsables et d’infrastructures démocratiquement contrôlables. Nous avons aussi besoin de retrouver la puissance collective de créer. Parce qu’au fond, la question dépasse la TCC, le néonazisme, Elon Musk ou Starlink. Elle concerne le monde que nous rendons possible à travers nos technologies, nos institutions et nos récits.

Nous avons construit des machines capables de propager la haine à la vitesse de la lumière. Il est temps de consacrer une puissance au moins équivalente à faire circuler les voix, les imaginaires, les solidarités et les œuvres qui donnent envie de vivre. Et de faire en sorte qu’aucun enfant n’ait besoin de devenir un assassin pour croire qu’il existe.

Sources principales

  • Le Monde, 14 et 17 octobre 2026 — Enquêtes sur l’attaque d’Aubagne et les adolescents mis en examen.
  • Combating Terrorism Center, février 2026 — True Crime Community: Understanding the Depths of Digital Fandom and Performative Violence.
  • Point de Contact, juin 2026 — Rapport sur l’extrémisme violent nihiliste et la True Crime Community en France.
  • Institute for Strategic Dialogue, 15 septembre 2026 — United by Chaos: Examining the Russian Nexus to Online Networks of Nihilistic Violence.
  • PLOS One, février 2025 — Étude sur la progression des discours haineux sur X.
  • Commission européenne, décembre 2025 — Décision relative aux obligations de transparence de X.
  • Reuters, 23 octobre 2026 — Enquête sur les restrictions de Starlink en Ukraine.