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Russie : que vaut une élection quand le pouvoir contrôle les conditions du choix ?
La Russie organise des élections législatives en septembre 2026. Yabloko est un parti russe ancien, créé dans les années 1990, démocrate et libéral, aujourd’hui seul parti enregistré à l’échelle nationale à défendre ouvertement l’arrêt de la guerre en Ukraine.

Prenons les faits dans l’ordre. La Russie organise des élections législatives en septembre 2026. Yabloko est un parti russe ancien, créé dans les années 1990, démocrate et libéral, aujourd’hui seul parti enregistré à l’échelle nationale à défendre ouvertement l’arrêt de la guerre en Ukraine. Au départ, il est autorisé à participer au scrutin. Durant l’été, plusieurs enquêtes montrent une progression. Des sondages publics le situent encore à quelques pour cent, tandis que Meduza rapporte que des sondages privés suivis par des acteurs du bloc politique de l’administration présidentielle le placent autour de 6 %, au-dessus du seuil de 5 % permettant d’obtenir une représentation proportionnelle à la Douma. Une autre enquête indique que jusqu’à 18 % des personnes interrogées pourraient envisager de voter pour Yabloko. Ces 18 % constituent un potentiel électoral, donc aucune projection de résultat. Puis, le 10 août, la Cour suprême russe exclut Yabloko des élections. La procédure vient de Rodina, parti nationaliste favorable au Kremlin, et repose officiellement sur plusieurs irrégularités contestées par Yabloko. Son recours est ensuite rejeté. Dans les jours qui suivent, la répression frappe directement ses dirigeants : Lev Shlosberg, figure historique du parti et opposant à la guerre, est condamné à onze ans et un mois de prison après des poursuites liées à ses déclarations sur l’armée et le conflit.
La scène est suffisamment simple pour qu’on la regarde sans détour. Un pays en guerre organise une élection. Un parti légal propose d’arrêter cette guerre. Ce parti commence à progresser. Le pouvoir judiciaire l’enlève du scrutin. L’enjeu dépasse immédiatement Yabloko et son éventuel résultat. Il concerne la signification même du mot « électeur » dans un régime où le pouvoir agit bien avant l’entrée dans l’isoloir.
Pour qu’un choix électoral ait réellement du sens, il faut pouvoir connaître les différentes propositions, entendre leurs défenseurs, enquêter sur ceux qui gouvernent, débattre publiquement, créer des organisations, manifester, critiquer le chef de l’État, présenter une candidature et conserver cette candidature jusqu’au vote. En Russie, ces possibilités ont été progressivement réduites au cours des vingt-cinq dernières années. Des médias indépendants ont été fermés, bloqués ou contraints à l’exil. Des organisations ont été interdites. Des opposants ont été emprisonnés ou écartés de la compétition politique. Les manifestations ont été lourdement réprimées. Des lois permettent de poursuivre des citoyens pour certaines descriptions de la guerre ou certaines critiques des forces armées. La disparition d’une candidature arrive donc au terme d’un processus beaucoup plus vaste qui transforme déjà l’environnement dans lequel un citoyen forme son opinion.
Cela change également la manière d’interpréter les sondages. Imaginons un institut qui téléphone à un citoyen russe et demande : « Soutenez-vous l’opération militaire spéciale ? » La personne interrogée sait que des Russes ont été condamnés pour leurs propos sur cette guerre. Elle peut soutenir sincèrement l’invasion. Elle peut soutenir Poutine tout en souhaitant que le conflit s’arrête. Elle peut rejeter la guerre et préférer taire son opinion. Elle peut craindre un changement de régime davantage encore que la poursuite du conflit. Elle peut considérer l’Occident comme une menace et accepter l’interprétation du Kremlin. Toutes ces situations existent. Le sondage recueille une réponse ; l’environnement qui a produit cette réponse est beaucoup plus difficile à quantifier. Un chiffre d’opinion obtenu sous autoritarisme reste une information, à condition de se souvenir qu’il est produit dans une société où certaines réponses sont politiquement coûteuses.
C’est aussi ce qui rend l’architecture médiatique russe fondamentale. La propagande du Kremlin puise une partie de son efficacité dans des événements parfaitement réels. Les États-Unis ont envahi l’Irak. Les puissances européennes portent une longue histoire coloniale. Des gouvernements occidentaux ont soutenu des dictatures, des interventions militaires et des opérations clandestines. La Russie des années 1990 a connu une catastrophe économique et sociale considérable. L’OTAN s’est élargie vers l’est. Les grandes puissances pratiquent régulièrement des doubles standards lorsqu’elles invoquent le droit international. Le récit poutinien prend cette matière, choisit certains éléments, établit certaines causalités, efface celles qui gênent et construit une histoire cohérente : la Russie serait encerclée, humiliée, menacée ; l’Occident chercherait à l’affaiblir ; l’Ukraine serait devenue l’instrument de cette menace ; le pouvoir actuel protégerait la nation.
C’est précisément cette utilisation d’éléments réels qui rend le dispositif puissant. Un citoyen peut avoir d’excellentes raisons de critiquer l’impérialisme américain, l’histoire coloniale européenne ou les guerres occidentales, puis voir cette critique captée par un gouvernement russe qui l’utilise pour légitimer sa propre politique impériale. Le renversement est saisissant : dénoncer l’impérialisme tout en envahissant un pays voisin ; invoquer la souveraineté tout en contestant celle de l’Ukraine ; prétendre protéger le peuple russe tout en envoyant des centaines de milliers de citoyens dans une guerre extrêmement meurtrière ; dénoncer la censure occidentale tout en condamnant lourdement ceux qui contestent la guerre à l’intérieur du pays.
Le pouvoir travaille ainsi sur quelque chose de plus profond que l’adhésion. Il travaille sur le champ du possible. Un citoyen opposé à la guerre peut penser qu’il appartient à une minorité minuscule, que toute opposition est condamnée, que personne autour de lui ne partage son opinion, qu’un changement politique provoquerait le chaos, qu’une mobilisation lui coûterait sa liberté. Le gouvernement n’a alors même plus besoin d’obtenir son enthousiasme. Le découragement et l’isolement suffisent.
C’est à cet endroit précis que Yabloko prend une importance particulière. Un parti peut offrir un point de reconnaissance à des personnes qui vivent jusque-là leur désaccord séparément. Une mère ayant perdu son fils, un étudiant voulant quitter le pays, un libéral hostile à Poutine depuis vingt ans, un nationaliste considérant que la guerre affaiblit la Russie, un ancien soutien de l’invasion devenu favorable aux négociations peuvent avoir des visions politiques très différentes. Une candidature commune leur permet cependant de produire un geste identique : voter pour l’arrêt de la guerre. L’élection transforme alors des expériences isolées en réalité mesurable. Elle permet à une société de découvrir une partie de sa propre composition.
L’exclusion de Yabloko empêche précisément cette mesure. On peut discuter longtemps de savoir si le parti aurait obtenu 3 %, 6 %, davantage ou moins. Aucune estimation ne remplacera désormais le scrutin qui aurait permis de le savoir. En revanche, le comportement du pouvoir constitue déjà une donnée. Le Kremlin dispose d’un président dominant, d’un environnement médiatique largement favorable, d’un appareil institutionnel puissant et de multiples moyens d’encadrer une campagne. Malgré cet avantage considérable, la candidature du seul parti national enregistré proposant explicitement la fin de la guerre a finalement été supprimée. La question devient alors très concrète : pourquoi un gouvernement certain de l’adhésion de sa population éprouve-t-il le besoin d’empêcher cette population de choisir cette option ?
La répression crée en outre un problème pour le pouvoir lui-même. Plus une société apprend à dissimuler ce qu’elle pense, plus elle devient difficile à lire. Le phénomène remonte toute la hiérarchie. Un citoyen donne une réponse prudente. Un responsable administratif préfère signaler une situation stable. Un gouverneur connaît les attentes de Moscou. Un conseiller sait quelles informations seront bien reçues. Chacun peut légèrement corriger la réalité avant de la transmettre à l’étage supérieur. Au sommet, le pouvoir possède pourtant une quantité immense de renseignements, de sondages, de données administratives et de surveillance. Cette abondance ne supprime jamais complètement une question classique des régimes autoritaires : combien de personnes ont intérêt à annoncer au chef ce qu’il souhaite entendre ?
Cette difficulté explique une partie du caractère imprévisible des crises de régime. Une société peut paraître immobile pendant des années, puis changer rapidement lorsque plusieurs événements modifient simultanément la perception du risque. Une manifestation n’est pas dispersée. Une institution hésite. Une partie des élites se fracture. Des soldats refusent un ordre. Une ville découvre qu’une autre ville manifeste également. Des personnes qui se croyaient isolées constatent soudain qu’elles sont nombreuses. À partir de là, chacun recalcule ce qu’il peut faire et ce que les autres peuvent faire. Cela ne permet aucune prédiction sérieuse d’une révolution russe prochaine. La Russie contient aussi des millions de soutiens convaincus de Poutine, des bénéficiaires de l’économie de guerre, des personnes profondément nationalistes, d’autres traumatisées par le chaos des années 1990 et d’autres encore souhaitant la fin des combats tout en restant attachées au pouvoir actuel.
C’est précisément cette complexité qui rend les affirmations triomphales sur « ce que pense le peuple russe » si fragiles. Nous savons beaucoup de choses sur les institutions russes, la répression, la guerre, les médias et les résultats produits par les appareils de sondage. Nous savons beaucoup moins ce que deviendrait l’opinion après plusieurs années pendant lesquelles les Russes pourraient enquêter librement sur leurs dirigeants, confronter plusieurs récits de la guerre, créer des médias et des partis, manifester sans craindre la prison, présenter des candidats crédibles et voir le résultat des élections respecté.
L’affaire Yabloko ramène donc à une question extrêmement simple : un peuple peut-il réellement choisir lorsque le pouvoir décide lui-même quelles alternatives auront le droit d’arriver jusqu’à lui ?
En août 2026, la Russie vient d’apporter un élément de réponse. Elle organise toujours l’élection. Elle conserve les urnes, les bulletins, les partis et la campagne. Puis, lorsqu’une possibilité politique jugée trop gênante apparaît, cette possibilité peut être retirée avant que les citoyens aient pu la mesurer eux-mêmes.
Voilà ce que révèle cette affaire : le problème commence avant le comptage des voix. Il commence au moment où le pouvoir décide quelles voix auront seulement le droit d’être comptées.