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Le Langage des 26 racines — une autre manière de raconter le monde

Le Langage des 26 racines est une recherche autour d’une idée simple : les êtres humains fabriquent du sens en reliant des sons, des mots, des images, des souvenirs, des gestes et des récits.

25 octobre 2026Article long · Carlos ChapmanTextes & idées
Illustration abstraite originale : géographies sensibles, famille monde.
Création graphique procédurale Radio du Futur · illustration non documentaire.

Le Langage des 26 racines est une recherche autour d’une idée simple : les êtres humains fabriquent du sens en reliant des sons, des mots, des images, des souvenirs, des gestes et des récits. Chaque langue organise le monde d’une certaine manière. Chaque histoire choisit un point de départ, relie certains événements, en laisse d’autres de côté et donne une forme particulière à l’expérience.

Le projet imagine vingt-six racines fondamentales qui peuvent servir à explorer ces mécanismes. Une racine peut évoquer l’apparition, le lien, le passage, la mémoire, la transformation, l’habitation, la transmission, le mouvement ou la perception. Elle agit comme une petite unité de sens que l’on peut combiner avec d’autres. À la manière des lettres d’un alphabet, un nombre limité d’éléments peut produire une immense diversité de formes.

Ces racines ne constituent pas une langue ancienne retrouvée ni un code secret. Elles appartiennent à un langage inventé, nourri par la linguistique, la narratologie, l’histoire des langues, les sciences du récit, la musique, les mythes et les cultures humaines. Certaines peuvent dialoguer avec des étymologies réelles, des sonorités venues de différentes langues ou des traditions symboliques anciennes. Ces sources sont distinguées des parties créées spécifiquement pour le projet. Le Langage des 26 racines fonctionne ainsi comme un laboratoire : il observe des matériaux existants, les relie, puis expérimente de nouvelles manières de produire du sens.

Cette recherche rejoint directement la manière dont nous racontons le monde. Une histoire paraît parfois évidente alors qu’elle résulte déjà d’une série de choix. Où commence-t-elle ? Qui en est le personnage principal ? Quels événements sont reliés entre eux ? Quelle durée regarde-t-on ? Qu’est-ce qui reste hors du cadre ? Changer l’une de ces dimensions peut transformer profondément le récit.

Une rivière, par exemple, peut être racontée comme un milieu vivant, une ressource, une frontière, une mémoire familiale, un lieu sacré, une voie commerciale ou une partie du cycle de l’eau. Toutes ces lectures parlent du même cours d’eau tout en faisant apparaître des relations différentes. Le Langage des 26 racines cherche à rendre visibles ces changements de perspective et à permettre leur mise en relation.

Il peut donc servir à analyser un récit autant qu’à en inventer un. Plusieurs racines combinées forment une petite architecture narrative. Mémoire, déplacement et transformation peuvent faire naître l’histoire d’une personne qui revient dans un lieu ancien et découvre que ce retour modifie son présent. Transmission, rupture et rencontre conduiront vers une autre histoire. Les racines donnent une direction, puis l’imagination construit les personnages, les lieux, les situations et les formes.

Cette logique concerne la littérature, tout en s’étendant très largement au-delà. Les médias, les discours politiques, la publicité, les souvenirs familiaux, les récits historiques ou les représentations scientifiques organisent eux aussi des événements selon certaines structures. Observer ces structures aide à comprendre comment une vision du monde se construit et pourquoi deux personnes peuvent raconter très différemment une même situation.

Le projet possède également une dimension rationnelle et expérimentale. Un système de ce type peut être confronté à l’usage. Est-ce qu’il aide à décrire plus précisément une histoire ? Est-ce qu’il fait apparaître un point de vue oublié ? Permet-il de comparer des récits provenant de cultures différentes ? Produit-il des associations réellement fécondes lorsqu’on combine les racines ? Ces questions permettent de faire évoluer le langage progressivement.

Une grande partie du projet se joue pourtant ailleurs que dans l’explication théorique. Le Langage des 26 racines peut devenir une expérience.

Une racine peut d’abord être entendue. Un son apparaît, puis une forme, une voix, une image, quelques mots. Une seconde racine entre dans la composition et quelque chose change : la musique se transforme, l’image bifurque, une histoire commence. Le sens se découvre alors par l’expérience avant de recevoir une définition.

Cette manière d’entrer dans le projet ouvre de nombreuses formes artistiques. Les vingt-six racines peuvent devenir vingt-six courts films, chacun associant voix, paysage, animation, musique et récit. Elles peuvent former un site interactif où l’on circule dans une spirale, où l’on explore leurs relations et où chacun peut créer ses propres combinaisons. Elles peuvent produire des morceaux de musique, des œuvres graphiques, des contes, des installations, des expériences de land art ou des parcours sonores dans un territoire.

Un même élément peut ainsi passer d’un médium à l’autre. Une racine découverte dans une vidéo peut être retrouvée dans une chanson. La chanson peut conduire vers une histoire. L’histoire peut révéler son origine linguistique. Une promenade dans un paysage peut ensuite donner une forme physique à cette même idée.

La musique occupe une place particulière dans cette circulation. Une racine peut posséder un rythme, un timbre ou une identité sonore. Plusieurs racines deviennent alors une composition. Les relations entre elles peuvent agir directement sur la structure musicale. Le sens prend une forme audible, avec une logique qui passe par le corps autant que par les mots.

Le dessin animé et les images génératives permettent d’explorer encore d’autres dimensions. Une racine peut devenir un personnage, une transformation de matière, une force qui traverse un paysage ou un mouvement abstrait. Une idée difficile à expliquer en quelques phrases peut devenir immédiatement sensible lorsqu’elle se met à bouger.

Le site internet peut lui-même devenir une œuvre. Au lieu de présenter simplement le projet, il peut permettre de le traverser. Une personne choisit quelques racines, écoute leurs sons, découvre leurs histoires, observe leurs relations puis reçoit une combinaison singulière : une phrase, une image, un fragment musical ou le début d’un récit. Chaque parcours devient différent.

Cette diversité de formes répond à une caractéristique essentielle du projet : chacun peut y entrer par une porte différente. Certaines personnes seront attirées par les langues, d’autres par la musique, le récit, le cinéma, les mythes, la science ou les expériences numériques. Toutes peuvent ensuite découvrir progressivement les autres dimensions.

Le Langage des 26 racines cherche ainsi à créer un espace commun entre recherche et création. La linguistique y rencontre les récits. Les récits rencontrent les images. Les images rencontrent la musique. Les cultures anciennes rencontrent des outils contemporains. Les connaissances documentées côtoient l’invention artistique avec une distinction claire entre leurs différents statuts.

À mesure que ces formes se relient, le projet devient moins un système à apprendre qu’un monde à explorer. On peut y entrer par une voix, une chanson, un dessin, une racine, une histoire ou un paysage, puis découvrir progressivement les relations qui les traversent.

Le Langage des 26 racines propose finalement une expérience assez fondamentale : observer comment le sens apparaît, comment il circule, comment il se transforme, puis participer soi-même à cette transformation.