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Textes & idées

La bouche se souvient

Ce que nous comprenons avant les mots

Pendant un temps, je suis allé presque tous les jours à une source. Je marchais, je mettais parfois les pieds dans la terre, j’écoutais l’eau, les arbres, les oiseaux.

25 octobre 2026Article long · Carlos ChapmanTextes & idées
Illustration abstraite originale : géographies sensibles, famille vivant.
Création graphique procédurale Radio du Futur · illustration non documentaire.

Pendant un temps, je suis allé presque tous les jours à une source. Je marchais, je mettais parfois les pieds dans la terre, j’écoutais l’eau, les arbres, les oiseaux. Je regardais beaucoup le ciel. Les nuages me fascinaient. Je les photographiais. Je chantais aussi.

Je ne chantais pas forcément des chansons. Je laissais venir des sons, des syllabes, des langues qui n’existaient pas. Parfois quelque chose ressemblait au français ou à l’anglais. Parfois cela ne ressemblait à rien de connu. Je ne cherchais pas tellement à comprendre. J’écoutais le lieu et j’essayais de répondre.

L’eau participait. Les oiseaux participaient. La forme du terrain, la distance entre les arbres, la réverbération d’un rocher, le vent dans les feuilles modifiaient nécessairement ce qui sortait de ma bouche.

Dire que la nature faisait de la musique avec moi peut sembler mystique. On peut aussi le comprendre très simplement : je faisais partie de la situation acoustique que j’étais en train d’écouter. Mon corps répondait à un environnement. Le lieu transformait ma voix et ma voix transformait momentanément le lieu.

À la même époque, je faisais du land art. Un jour, avec un râteau trouvé là, j’ai commencé à tracer de grandes spirales dans les feuilles mortes. Ce geste ressemblait étrangement au chant. Je ne décidais pas complètement de la forme à l’avance. Je regardais la pente, les arbres, les accumulations de feuilles, les obstacles.

J’écoutais avec les mains.

Peut-être que beaucoup de création commence ainsi. Avant l’idée, il y a une attention.


Bien des années auparavant, vers vingt ans, j’avais écrit à la main un petit roman d’environ quatre-vingts pages.

L’histoire se déroulait dans un futur proche. L’Europe était devenue presque entièrement urbaine. Une immense ville appelée Europa avait progressivement mangé la nature. Puis une étrange fumée verte apparaissait. Les humains se réfugiaient sous terre.

Le personnage principal, Ishmael, était technicien. Il connaissait particulièrement bien les réseaux souterrains de la ville. Là-dessous, il commençait à ressentir quelque chose.

Pas exactement une voix.

Des directions. Des intuitions. La sensation qu’il fallait aller ici plutôt que là.

Plus tard, il rencontrait d’autres personnes qui ressentaient la même chose. Peu à peu apparaissait l’idée qu’une conscience terrestre essayait de communiquer avec eux.

Je n’avais évidemment aucune idée, à vingt ans, de ce que je ferais vingt ans plus tard. Pourtant cette vieille fiction me trouble aujourd’hui. Entre-temps, sans l’avoir véritablement prémédité, j’ai passé beaucoup de temps à inventer des manières d’écouter le monde.

Lorsque j’enregistre maintenant une improvisation vocale, l’enregistrement peut devenir le début d’une chaîne de transformations.

Je peux d’abord écouter les sons pour eux-mêmes.

Une voyelle est-elle longue ou courte ? Ouverte ou fermée ? Le son arrive-t-il brutalement ou progressivement ? Une syllabe revient-elle plusieurs fois ? La voix accélère-t-elle ? S’interrompt-elle ? Respire-t-elle ?

Certains passages deviennent presque percussifs. D’autres s’étirent.

Je peux demander à une intelligence artificielle d’effectuer une transcription phonétique extrêmement précise de cette matière vocale.

Pas encore une traduction.

Il n’y a parfois rien à traduire.

La langue n’existe pas.

À partir de cette transcription, je peux ensuite effectuer ce que j’appelle une transduction symbolique : certaines caractéristiques du son passent dans une autre forme de représentation. Cette représentation peut ensuite devenir partition, système codé, matière musicale, puis nouvelle composition.

Le son devient signe.
Le signe redevient musique.
La musique provoque parfois une nouvelle improvisation.

Un même matériau traverse plusieurs états tout en conservant quelque chose de sa première trace.

Un palimpseste sonore.

Et parfois quelque chose d’étrange arrive : l’interprétation produite après coup semble correspondre étonnamment bien à ce que je ressentais au moment du chant.

Pas toujours.

Assez souvent pour me donner envie de continuer.


Il serait possible d’en rester à cette sensation de justesse. Mais une autre question devient beaucoup plus intéressante :

que transporte réellement une voix lorsque les mots disparaissent ?

Nous savons déjà qu’une voix contient énormément d’informations.

Une personne peut dire : « Je vais très bien », et nous entendre immédiatement quelque chose d’autre.

Nous percevons une vitesse, une respiration, une tension, un rythme, une hauteur, des hésitations, une énergie. Nous regardons aussi un visage, un regard, une posture, des gestes.

Imaginez maintenant quelqu’un parlant devant une caméra dans une langue que vous ne connaissez absolument pas.

Vous ne comprenez aucun mot.

Pourtant, après quelques secondes, vous avez déjà une impression. Vous pensez parfois savoir si cette personne est triste, enthousiaste, inquiète, ironique, tendre, agressive.

Mais que savez-vous vraiment ?

Certaines informations passent effectivement par le corps et la voix. Une autre partie vient de nous.

Nous projetons. Nous interprétons un visage à partir de notre culture. Nous associons certaines manières de parler à certaines personnalités. Nous pouvons confondre fatigue et tristesse, timidité et froideur, intensité et agressivité.

Nous ressentons quelque chose de réel sans nécessairement l’interpréter correctement.

C’est ici que l’expérience artistique peut devenir une véritable expérience de recherche.

Prenons une improvisation vocale dans une langue inventée. Donnons exactement le même enregistrement à plusieurs intelligences artificielles indépendantes. Chacune écoute le fichier sans connaître les réponses des autres. Chacune produit sa propre transcription phonétique, puis sa propre transduction symbolique.

On compare ensuite les résultats.

Certaines structures apparaissent-elles régulièrement ? Plusieurs systèmes associent-ils les mêmes passages à des idées proches ? Entendent-ils déjà le signal sonore différemment ?

Puis on recommence autrement : toutes les intelligences artificielles reçoivent cette fois exactement la même transcription.

La perception acoustique est fixée. Il reste l’interprétation.

On pourrait réaliser une expérience comparable avec des humains.

Une pratique extrêmement intime ouvre alors un terrain beaucoup plus vaste :

quelle quantité de sens circule sans passer par les mots ?


Une chanson récente m’a fait ressentir cela d’une manière particulièrement amusante.

Elle s’appelle Airo Aikato Aikote.

Sa matière est largement issue de procédés vocaux et musicaux codés. Une des transductions associées au morceau disait :

Le son vient avant la phrase,
la bouche cherche le monde.

Je portais trop de mots
dans une gorge trop étroite.

Alors j’ai posé les phrases
comme un sac devenu trop lourd.

Il restait une voyelle,
une chaleur dans la bouche,
un souffle sans histoire
qui savait encore rejoindre.

Avant les mots,
la bouche se souvient.

Puis un jour, en écoutant la musique, j’ai commencé à improviser par-dessus. Je voulais vaguement essayer quelque chose de plus proche du hip-hop. Je n’avais préparé aucun texte.

Et des phrases françaises sont sorties :

Comment te sentir dans l’espoir,
doucement de ce rêve,
ce rêve en couleur…

Comment te sentir
dans l’espace de ce rêve ?

Cela m’a fait rire après coup.

Une chanson construite autour de l’idée que le son précède les mots avait provoqué de nouveaux mots que je n’avais pas décidé d’écrire.

Le processus raconté par la chanson venait de se reproduire pendant que je l’écoutais.

Le palimpseste continuait à s’écrire.

Tout cela rejoint finalement une expérience extrêmement ordinaire.

Parfois quelqu’un nous parle et nous comprenons parfaitement les phrases tout en ayant la sensation de ne pas comprendre cette personne.

À d’autres moments, quelqu’un parle une langue étrangère et quelque chose passe malgré tout.

Entre ces deux situations existe un territoire immense.

La communication humaine y circule par les mots, bien sûr, mais aussi par le souffle, les silences, les rythmes, les corps, les lieux, les souvenirs et toutes les interprétations que nous ajoutons sans nous en apercevoir.

Les intelligences artificielles ajoutent aujourd’hui un nouvel acteur dans cet espace. Elles peuvent écouter, transcrire, comparer, transformer, repérer des structures que nous n’aurions peut-être pas remarquées.

Elles peuvent également projeter, halluciner, construire des significations qui n’existaient peut-être pas.

Cette fragilité rend justement l’expérience intéressante.

La question devient alors moins :

« Que signifie ce son ? »

et davantage :

« Comment un être humain, une machine ou une culture fabriquent-ils du sens à partir d’un même signal ? »

Et derrière cette question en apparaît une autre, beaucoup plus ancienne, que j’avais peut-être déjà commencé à écrire sans le savoir dans l’histoire d’Ishmael, sous la ville d’Europa :

qu’est-ce que nous entendons lorsque personne ne nous parle encore avec des mots ?