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Écologie sémantique / Vivant

Khmer, rouge

Le nom d’un peuple pris dans la guerre des empires

Une enquête historique et sémantique pour rendre le mot « khmer » au peuple, à la langue et à la civilisation qu’une expression politique a recouverts.

18 juillet 2026Article long · Carlos ChapmanÉcologie sémantique / Vivant
Un fleuve lumineux traverse un territoire sombre où une strate rouge se fracture, tandis que la terre et les rizières demeurent.
Le fleuve vivant traverse la strate politique — création originale pour Radio du Futur.

Il existe des mots qui décrivent. D’autres recouvrent ce qu’ils prétendent désigner.

« Khmers rouges » appartient à cette seconde catégorie. Deux mots assemblés par l’histoire politique du XXᵉ siècle ont fini par enfermer, dans une même expression, le nom d’un peuple ancien, la couleur internationale des mouvements révolutionnaires et la mémoire d’un régime qui a soumis le Cambodge à une violence vertigineuse.

En Europe, le mot « khmer » surgit encore trop souvent à proximité de Pol Pot, des charniers et des photographies de prisonniers de Tuol Sleng. Cette association révèle l’étroitesse du regard occidental. Le peuple khmer précède de nombreux siècles le mouvement appelé « Khmers rouges ». Sa langue, son écriture, ses systèmes hydrauliques, ses traditions religieuses, ses formes artistiques, ses littératures, ses relations au Mékong et au Tonlé Sap traversent une histoire autrement plus vaste.

Comprendre Pol Pot exige donc un premier déplacement : commencer par le peuple que son régime a prétendu incarner, puis qu’il a dépossédé de sa terre, de sa parole, de ses familles et de sa mémoire.

Khmer, cambodgien : deux cercles qui se rencontrent

Le mot khmer désigne principalement un peuple, une langue et une civilisation. Les Khmers forment la population majoritaire du Cambodge. Leur langue appartient à la famille austroasiatique et possède une tradition écrite qui remonte aux premières inscriptions connues du VIIᵉ siècle. Des communautés khmères vivent également dans les territoires aujourd’hui rattachés à la Thaïlande et au Vietnam.

Le mot cambodgien désigne l’appartenance au Cambodge comme territoire politique et comme citoyenneté. Le pays comprend aussi des Chams musulmans, des populations autochtones des hautes terres, des familles d’ascendance chinoise ou vietnamienne et d’autres communautés.

Cette distinction est essentielle. Les « Khmers rouges » ne représentent ni le peuple khmer dans son ensemble ni l’ensemble des Cambodgiens. Ils constituent une organisation politique et militaire particulière, née au XXᵉ siècle, devenue parti-État entre 1975 et 1979.

Leur nom contient déjà une confusion : le bourreau collectif reçoit le nom même du peuple qui compose la majorité de ses victimes.

Un pays ancien traversé par des puissances plus vastes

Le Cambodge moderne émerge sur un territoire marqué par la mémoire d’Angkor, par les déplacements de frontières et par des relations anciennes avec le Siam, le Vietnam, la Chine et le monde indien.

À partir de 1863, la monarchie cambodgienne entre sous protectorat français. Le pays retrouve son indépendance en 1953, après environ quatre-vingt-dix années de domination coloniale. La France développe certaines administrations et infrastructures, tout en organisant le territoire selon ses propres intérêts, avec une hiérarchie politique, culturelle et économique qui privilégie le pouvoir colonial.

Le regard colonial contribue aussi à transformer Angkor en monument mondial séparé du peuple vivant autour de lui. Les temples deviennent un grand récit archéologique français, tandis que les habitants contemporains apparaissent souvent comme les descendants appauvris d’une splendeur révolue. Une civilisation entière se retrouve contemplée depuis l’extérieur, cataloguée, restaurée, exposée, puis partiellement séparée de sa continuité humaine.

L’indépendance ouvre une période portée par Norodom Sihanouk. Le prince cherche une voie de neutralité au milieu de la guerre froide et de la guerre du Vietnam. Il défend la souveraineté du Cambodge tout en concentrant le pouvoir, en limitant les oppositions et en réprimant plusieurs courants de gauche. Le pays reste rural, les inégalités demeurent fortes et une grande partie de la population vit loin des centres administratifs et scolaires.

Ces tensions internes rencontrent bientôt un conflit régional d’une ampleur immense.

Le nom inventé par Sihanouk

L’expression française « Khmers rouges » est forgée par Norodom Sihanouk à la fin des années 1950. Elle sert alors à désigner les Cambodgiens attirés par les idées communistes. Les communistes cambodgiens n’utilisent pas ce nom pour se présenter eux-mêmes. L’étiquette vient du pouvoir monarchique et finit par s’imposer dans les médias, la diplomatie et l’historiographie internationale.

À l’origine, le terme couvre une réalité plus large que le groupe futur de Pol Pot. Il peut désigner des militants légaux, des sympathisants de gauche, des membres d’organisations clandestines et différents courants révolutionnaires.

Le mouvement communiste cambodgien possède lui-même une histoire complexe. Il se forme dans le cadre des luttes anticoloniales indochinoises, d’abord en relation étroite avec les communistes vietnamiens. Au fil des années, une direction cambodgienne plus autonome s’affirme. Saloth Sar, futur Pol Pot, accède à la tête du parti en 1963.

Plusieurs de ses dirigeants ont étudié en France. Ils fréquentent des milieux marxistes, anticoloniaux et nationalistes. Leur parcours rappelle que les catastrophes politiques ne naissent pas mécaniquement d’un manque d’éducation. Le noyau dirigeant des Khmers rouges réunit des personnes instruites, capables de transformer des idées abstraites en système de domination.

Le paysan pauvre devient, dans leur pensée, une figure idéale. Le paysan réel, avec ses attachements, ses croyances, sa famille, ses rythmes et ses désirs, sera ensuite soumis à l’organisation totale.

1970 : la fracture

En mars 1970, alors que Sihanouk se trouve à l’étranger, le général Lon Nol et le prince Sirik Matak le renversent. Une république est proclamée. Les États-Unis soutiennent ensuite le nouveau régime dans le contexte de la guerre contre les forces nord-vietnamiennes et le Front national de libération du Sud-Vietnam présents sur le territoire cambodgien.

Le degré d’implication américaine dans la préparation du renversement demeure discuté. Son soutien politique, financier et militaire au régime de Lon Nol devient ensuite évident. Le Cambodge entre pleinement dans la guerre régionale.

Depuis Pékin, Sihanouk appelle la population à rejoindre la résistance. Il s’allie alors aux communistes qu’il avait lui-même poursuivis et baptisés « Khmers rouges ». Son prestige, particulièrement important dans les campagnes, fournit à l’insurrection une légitimité populaire qu’elle ne possédait pas auparavant. Des paysans rejoignent le combat en croyant défendre le prince, libérer le territoire et renverser un gouvernement corrompu.

Les forces nord-vietnamiennes apportent également un soutien militaire aux communistes cambodgiens. Elles poursuivent leurs propres objectifs : protéger leurs sanctuaires, maintenir leurs routes logistiques et vaincre les forces soutenues par Washington.

Chaque acteur parle alors de souveraineté cambodgienne tout en utilisant le territoire dans une guerre qui le dépasse.

Les bombes, la peur et le recrutement

À partir de 1969, les États-Unis bombardent des zones cambodgiennes où opèrent des forces vietnamiennes. Les frappes s’étendent et atteignent une intensité extrême en 1973.

Elles tuent des civils, détruisent des villages, déplacent des populations et désorganisent les campagnes. Leur poids exact dans la croissance des Khmers rouges fait l’objet de débats historiques. Elles constituent clairement l’un des facteurs qui nourrissent la colère, la peur et le recrutement insurgé. Les Khmers rouges utilisent les destructions comme preuve de la brutalité étrangère et comme instrument de propagande.

Les bombardements n’expliquent pas à eux seuls la victoire de Pol Pot. La corruption du régime de Lon Nol, la guerre civile, l’inflation, les pénuries, l’intervention vietnamienne, l’autorité symbolique de Sihanouk et l’organisation patiente du parti convergent vers l’effondrement.

Cette précision compte. Une cause unique produit une histoire confortable. Le Cambodge fut pris dans un nœud : rivalités impériales, fractures sociales, ambitions nationales, guerre révolutionnaire, stratégies secrètes et décisions locales.

Les puissances étrangères ont créé, aggravé ou exploité les conditions du désastre. La direction de Pol Pot a ensuite choisi son propre projet, ses propres méthodes et ses propres crimes. La critique gagne en justesse lorsqu’elle distingue les degrés de responsabilité.

La promesse de rendre le pays au peuple

La propagande révolutionnaire s’adresse à une population éprouvée. Elle promet l’indépendance, la fin de la corruption, l’égalité, la dignité des paysans, l’autonomie alimentaire et la libération face aux dominations étrangères.

Ces promesses possèdent une force réelle. Elles rencontrent des injustices réelles.

Le mouvement capte alors plusieurs désirs : retrouver une souveraineté, sortir de la pauvreté, mettre fin à la guerre, réparer l’humiliation coloniale et rendre aux campagnes une place centrale dans la vie nationale.

Une grande partie des combattants est jeune. Certains adhèrent avec conviction. D’autres rejoignent la rébellion par fidélité à Sihanouk, pour venger un proche, obtenir de la nourriture, suivre leur village ou survivre. D’autres encore sont recrutés sous pression.

Le Parti communiste du Kampuchéa conserve sa structure dirigeante dans le secret. La population entend surtout parler de l’Angkar, « l’Organisation », présence abstraite présentée comme omnisciente et infaillible.

Le peuple est appelé à donner sa vie à une autorité dont il ignore les visages.

Le 17 avril 1975 : la victoire devient expulsion

Le 17 avril 1975, les forces khmères rouges entrent dans Phnom Penh. La capitale, épuisée par la guerre et remplie de réfugiés, accueille d’abord la fin des combats avec soulagement.

Quelques heures plus tard, l’évacuation commence.

Les malades sont chassés des hôpitaux. Les familles doivent quitter leur maison. Des personnes âgées, des enfants, des femmes enceintes et des blessés avancent sur les routes sous la chaleur. Les soldats affirment parfois que le départ durera quelques jours. L’expulsion devient définitive.

Le régime veut reconstruire toute la société à partir des campagnes. Les habitants des villes deviennent le « peuple nouveau », suspect en raison de son éducation, de ses métiers, de ses habitudes urbaines ou de ses contacts supposés avec l’étranger. Les populations rurales vivant déjà dans les zones révolutionnaires forment le « peuple de base », théoriquement plus pur et plus fiable.

Même cette catégorie privilégiée reste soumise au parti. La pureté promise recule constamment. Un cadre fidèle peut devenir traître en une nuit. Une origine familiale, un accent, une ancienne profession ou une parole mal interprétée suffisent à faire basculer une existence.

La terre transformée en machine

Le Kampuchéa démocratique supprime la monnaie, les marchés privés et une grande partie de la propriété individuelle. Les habitants sont regroupés dans des coopératives. Les repas deviennent collectifs. Les déplacements sont contrôlés. Les enfants sont séparés de leur famille et intégrés à des unités de travail ou de formation politique.

Les rythmes agricoles locaux, construits au fil des saisons et des particularités du sol, sont remplacés par des objectifs nationaux irréalistes. Le régime exige notamment des rendements de riz très supérieurs aux capacités de nombreuses terres. La production devient une campagne militaire.

Le territoire cesse d’être un milieu habité. Il devient une surface de rendement.

Cette rupture constitue une violence géographique autant que politique. Les habitants perdent leur relation concrète au lieu : le droit de cultiver selon leur connaissance, de choisir leur nourriture, de circuler vers une pagode, de retrouver une parenté, d’enterrer un mort ou de raconter l’histoire d’un village.

Le régime glorifie la terre tout en détruisant les relations humaines qui la rendent vivante.

La faim se généralise. Le travail exténuant, les maladies, l’absence de soins et les exécutions provoquent la mort de près de deux millions de personnes selon les estimations couramment retenues. Une part immense des décès résulte de famines directement produites ou aggravées par les politiques du régime.

L’ennemi partout

Le pouvoir de Pol Pot repose sur une contradiction permanente : il annonce l’unité absolue et fabrique sans cesse de nouveaux ennemis.

Les anciens fonctionnaires, militaires et policiers sont visés. Les enseignants, médecins, artistes, religieux et personnes instruites deviennent suspects. Les moines bouddhistes sont défroqués ou persécutés. Les pratiques religieuses sont interdites ou sévèrement réprimées.

Les minorités subissent des politiques spécifiques. Les Chams musulmans sont forcés d’abandonner une partie de leurs pratiques, dispersés et massacrés. Les populations vietnamiennes sont expulsées, persécutées ou tuées. Le tribunal chargé de juger les principaux responsables a reconnu le génocide des Chams et des Vietnamiens, ainsi que de nombreux crimes contre l’humanité commis contre l’ensemble de la population.

La nuance juridique mérite d’être comprise. La majorité des morts est khmère. Le terme juridique de génocide exige la preuve d’une intention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel. Les victimes khmères furent souvent classées et persécutées selon leur position sociale, politique ou supposée. Leurs morts relèvent notamment de l’extermination, de la persécution et d’autres crimes contre l’humanité.

La souffrance humaine déborde les catégories judiciaires. Le droit distingue afin de juger. La mémoire relie afin de comprendre.

S-21 : quand la révolution dévore ses propres cadres

La prison de S-21, installée dans un ancien lycée de Phnom Penh et aujourd’hui connue sous le nom de Tuol Sleng, révèle la logique intérieure du régime.

Des milliers de prisonniers y sont interrogés, torturés et contraints de produire des confessions imaginaires. Ils doivent inventer des réseaux d’espionnage liés au Vietnam, à la CIA, au KGB ou à d’autres ennemis. Leurs aveux entraînent de nouvelles arrestations.

Le système ne recherche plus des faits. Il produit la réalité dont il a besoin pour continuer à purger.

Des cadres khmers rouges deviennent à leur tour victimes de l’appareil qu’ils ont servi. La fidélité absolue ne protège personne, puisque toute difficulté économique ou militaire exige un coupable. La paranoïa devient une méthode de gouvernement.

Le pouvoir transforme l’échec de ses politiques en preuve de sabotage. Plus les récoltes manquent, plus les ennemis semblent nombreux. Plus les prisons se remplissent, plus l’existence du complot paraît confirmée.

Communisme, fascisme, nationalisme : sortir du classement automatique

Les dirigeants du Kampuchéa démocratique se réclament du communisme. Ils s’inscrivent dans une généalogie marxiste-léniniste et maoïste. Ils abolissent la propriété privée, collectivisent la production, instaurent le parti unique et prétendent supprimer les classes sociales. L’influence de la Chine maoïste, du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle est profonde.

Cette appartenance historique mérite d’être regardée en face. La critique du régime perdrait sa force en réduisant le mot « communiste » à une simple couverture sans contenu.

En parallèle, le Kampuchéa démocratique déploie des mécanismes proches des fascismes et des nationalismes exterminateurs : mythe de la renaissance nationale, obsession de la pureté, militarisation du travail, ennemi intérieur, purification ethnique, soumission totale de l’individu, glorification de la violence et rêve d’une communauté organique débarrassée de toute différence.

Le régime associe ainsi un programme économique collectiviste, une organisation léniniste du pouvoir, une radicalité maoïste et un ultranationalisme khmer profondément xénophobe.

Le classer dans une case unique appauvrit sa compréhension.

La gauche, dans son sens émancipateur, porte l’égalité politique, la capacité des travailleurs à décider, la solidarité, l’accès partagé aux ressources et l’extension des droits. Au Kampuchéa démocratique, aucun travailleur ne contrôle son travail, aucune communauté ne décide de sa production, aucun syndicat autonome n’existe, aucune assemblée populaire libre ne peut contester les dirigeants.

La propriété dite collective appartient en pratique à l’Angkar. Le peuple sacralisé dans les discours reste privé de toute souveraineté.

Cette histoire révèle une question qui traverse bien d’autres régimes : qui exerce réellement le pouvoir lorsque le pouvoir affirme agir au nom du peuple ?

Le nom d’une doctrine fournit peu de réponses. Les institutions, les libertés, les rapports de force et la possibilité de destituer les dirigeants en donnent davantage.

Pol Pot et la responsabilité du centre

Le contexte international éclaire l’ascension des Khmers rouges. Il n’absout pas leur direction.

Pol Pot, Nuon Chea, Ieng Sary, Son Sen, Khieu Samphan et les autres dirigeants construisent un système secret, centralisé et violent. Ils définissent les catégories de population, les objectifs économiques, les purges et la guerre contre le Vietnam. Les ordres circulent à travers des zones et des échelons locaux, avec des variations régionales, tout en restant reliés à des politiques nationales.

Les cadres intermédiaires possèdent eux aussi des marges d’action. Certains appliquent les directives avec zèle, d’autres utilisent le pouvoir pour régler des conflits locaux, certains tentent ponctuellement de protéger des personnes et beaucoup craignent d’être purgés à leur tour.

La responsabilité descend et remonte. Elle appartient au sommet qui organise, aux appareils qui exécutent, aux individus qui choisissent d’intensifier la violence et aux puissances qui fournissent les moyens de durer.

Toutefois, l’échelle reste essentielle : une paysanne déplacée, un adolescent recruté et un dirigeant décidant d’une purge nationale n’occupent jamais la même place dans le système.

La Chine : fraternité révolutionnaire et stratégie régionale

La République populaire de Chine devient le principal soutien extérieur du Kampuchéa démocratique. Elle fournit de l’aide économique, des armes, des conseillers et une protection diplomatique.

Cette alliance repose à la fois sur une proximité idéologique et sur la rivalité géopolitique avec l’Union soviétique et le Vietnam. Pékin voit dans le régime de Pol Pot un partenaire contre l’influence vietnamienne en Indochine.

La direction chinoise connaît progressivement la brutalité du régime. Elle choisit de préserver l’alliance. La souveraineté cambodgienne devient une pièce dans un affrontement sino-soviétique plus vaste.

Le discours révolutionnaire international reproduit alors une logique familière aux empires : un petit pays sert de terrain à la stratégie d’un plus grand.

Le Vietnam : libération, invasion et occupation

Les tensions entre le Kampuchéa démocratique et le Vietnam s’aggravent dès 1975. Les forces khmères rouges lancent des attaques meurtrières contre des villages vietnamiens et intensifient les purges contre les cadres cambodgiens soupçonnés de sympathies vietnamiennes.

En décembre 1978, l’armée vietnamienne lance une offensive générale. Phnom Penh tombe le 7 janvier 1979. Le régime de Pol Pot s’effondre.

L’intervention vietnamienne met fin au pouvoir central khmer rouge et sauve un nombre immense de vies. Elle répond aussi aux attaques frontalières, aux intérêts stratégiques de Hanoï et à sa volonté d’installer un gouvernement allié.

Le Vietnam maintient ensuite une présence militaire durable au Cambodge. Une partie de la population vit son arrivée comme une libération. Une autre y voit une occupation étrangère. Les deux expériences coexistent dans l’histoire cambodgienne.

L’Union soviétique soutient le Vietnam. La Chine riposte en attaquant le territoire vietnamien au début de 1979. Une nouvelle guerre s’ouvre autour d’un pays déjà dévasté.

Après le génocide, la géopolitique continue

La chute de Pol Pot aurait pu ouvrir immédiatement le temps de la justice. La guerre froide prolonge la violence.

La Chine, les États-Unis et plusieurs pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est veulent contenir le Vietnam et l’influence soviétique. Une coalition opposée au gouvernement installé à Phnom Penh se forme autour de Sihanouk, de républicains anticommunistes et des Khmers rouges.

Cette coalition conserve la représentation du Cambodge aux Nations unies durant une grande partie des années 1980. Les puissances concernées condamnent parfois les crimes de Pol Pot tout en acceptant qu’une structure incluant son mouvement représente internationalement le pays.

Le raisonnement diplomatique invoque le refus de reconnaître une intervention militaire étrangère et l’occupation vietnamienne. Son résultat concret demeure accablant : un mouvement génocidaire conserve des armes, des camps, une reconnaissance et une capacité de nuisance parce qu’il sert l’équilibre stratégique d’autres États.

Les grandes puissances parlent une nouvelle fois au nom du peuple cambodgien. Le peuple cambodgien continue de vivre entre les mines, les déplacements, la faim et la guerre.

Une justice arrivée après la mort de nombreux responsables

Pol Pot meurt en 1998 sans avoir comparu devant une juridiction internationale. Les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens commencent leurs travaux plusieurs décennies après les crimes.

Quelques hauts responsables sont condamnés, parmi lesquels Kaing Guek Eav, dit Duch, directeur de S-21, ainsi que Nuon Chea et Khieu Samphan. D’autres meurent avant la fin des procédures ou sont déclarés inaptes à être jugés.

Cette justice tardive produit des archives, des témoignages et des reconnaissances juridiques indispensables. Elle révèle aussi les limites d’un tribunal confronté au temps écoulé, aux rapports de pouvoir cambodgiens et aux compromis internationaux.

Le Cambodge contemporain s’est reconstruit avec des survivants, d’anciens cadres, des combattants réintégrés, des familles divisées et des silences transmis aux générations suivantes. La frontière entre victime, témoin, exécutant et personne contrainte peut traverser un même village, parfois une même famille.

Le double mot blessé

Le terme « Khmers rouges » produit aujourd’hui deux réductions.

La première enferme Khmer dans le souvenir du régime. Une langue millénaire, une civilisation de l’eau, une littérature, des gestes agricoles, des musiques, des danses et des millions de vies présentes disparaissent derrière quatre années de terreur.

La seconde enferme rouge dans un raccourci politique. Toute idée de redistribution, de protection sociale ou d’égalité peut être associée à Pol Pot par une succession d’équivalences grossières : rouge, gauche, communisme, dictature, massacre.

Ce procédé efface la nature particulière du Kampuchéa démocratique. Il efface aussi les engagements de gauche cambodgiens qui furent réprimés par Sihanouk, marginalisés ou assassinés par le noyau de Pol Pot. Il efface enfin les socialistes, communistes, syndicalistes et militants anticoloniaux du monde qui ont combattu l’autoritarisme au nom même de l’émancipation.

L’histoire demande davantage de précision.

Un projet politique se juge par la répartition réelle du pouvoir, la protection des habitants, les droits accordés aux minorités, la liberté de contester, l’organisation du travail, la circulation de la parole et la possibilité de renverser pacifiquement les gouvernants.

La couleur d’un drapeau reste secondaire lorsque les êtres humains perdent tout pouvoir sur leur existence.

Rendre le mot « khmer » à ceux qui le parlent

Une lecture géohumaniste du Cambodge commence au bord du Mékong et du Tonlé Sap, dans les villages, les villes, les pagodes, les rizières, les écoles et les maisons.

Elle regarde comment un peuple habite un territoire façonné par les crues, les saisons, les frontières déplacées et les circulations régionales. Elle écoute la langue khmère dans sa continuité, depuis les inscriptions anciennes jusqu’aux conversations contemporaines. Elle suit les manuscrits, les chansons, les recettes, les noms de lieux et les souvenirs familiaux.

Elle considère ensuite les puissances qui ont traversé ce territoire : monarchie, colonisation française, nationalismes cambodgiens, révolution maoïste, armées vietnamiennes, stratégie chinoise, guerre américaine, influence soviétique et diplomatie des Nations unies.

Chaque puissance a présenté son action comme une protection, une modernisation, une libération, une révolution ou une défense de la souveraineté.

Le peuple, lui, a souvent payé le prix matériel de ces grands récits.

Voilà peut-être la leçon la plus profonde du Cambodge : une idéologie devient dangereuse lorsque le territoire vivant se réduit à une carte, lorsque les habitants deviennent une catégorie, lorsque la culture devient un symbole de pureté et lorsque le pouvoir se déclare seul interprète de l’histoire.

Pol Pot prétendait rendre le Cambodge au peuple. Il a retiré aux habitants leur maison, leur métier, leur repas, leur famille, leur religion, leur mouvement et leur voix.

Les puissances étrangères prétendaient défendre l’indépendance, la révolution, la sécurité ou le droit international. Elles ont successivement bombardé, armé, occupé, soutenu et reconnu des forces qui poursuivaient leurs propres intérêts.

Rendre justice au peuple khmer commence alors par un geste simple : prononcer son nom hors de l’expression qui l’a capturé.

Khmer : une langue vivante.

Khmer : un peuple traversé par plusieurs pays.

Khmer : une mémoire antérieure à Pol Pot et poursuivie longtemps après lui.

Khmer : celles et ceux qui ont survécu, transmis, reconstruit, chanté, enseigné, cultivé et recommencé à habiter leur terre.

L’histoire des Khmers rouges appartient à l’histoire du peuple khmer.

Elle ne contient jamais le peuple khmer tout entier.