Carlos Chapman
Qui suis-je ?
Auteur, scénariste, réalisateur audiovisuel, musicien kairophonique, chercheur de formes vivantes. Mon parcours commence par un déplacement : un pays, une vallée, une langue double, un corps qui apprend autrement, une caméra, une phrase conquise, une musique qui écoute les lieux.
Je suis un être humain, une conscience vivante, un corps traversé par les mots, les images, les sons, les territoires, les blessures, les réparations et les futurs possibles.
Un départ entre plusieurs mondes
Je suis né au Pays de Galles, dans une famille franco-anglaise, puis j’ai grandi en Dordogne, à Plazac, dans un paysage rural où la nature, les maisons en travaux, les chemins, les langues et les jeux d’enfance ont formé une première école de l’imaginaire.
Cette enfance m’a donné très tôt le sentiment que l’identité avance par couches. Elle se construit entre plusieurs lieux, plusieurs langues, plusieurs familles, plusieurs manières d’habiter le monde. La Dordogne est restée dans mon corps comme une matière première : pierre, bois, poussière, routes, jardins, forêts, grottes, silences, odeur des maisons et lumière sur les reliefs.
J’ai appris très tôt que l’on porte plusieurs cartes à l’intérieur de soi. Certaines viennent des pays. Certaines viennent de la famille. Certaines viennent des blessures. Certaines viennent des endroits où l’on a beaucoup regardé sans encore savoir écrire ce que l’on voyait.
Les mots sont arrivés par combat
La dyslexie a d’abord rendu la lecture difficile, presque étrangère. Puis cette difficulté est devenue une porte. Grâce à des soutiens, des exercices corporels, une pédagogie plus adaptée, j’ai peu à peu conquis l’accès aux phrases.
Cette conquête a marqué tout mon rapport au langage. Un mot est une matière à apprivoiser, une force qui peut exclure, révéler, réparer, transmettre. J’ai appris les phrases comme on apprend à traverser une rivière : en cherchant les pierres, en perdant l’équilibre, en retrouvant le passage.
L’écriture est devenue une manière de reprendre mon regard. Elle m’a permis de traverser les modèles imposés, les récits de réussite, les automatismes sociaux, les colères politiques, les rêves de transformation. Le rêve, pour moi, est une puissance de déplacement : ce qui permet de voir une autre trajectoire et de rouvrir une vie quand elle semble verrouillée.
Le monde comme suite de scènes
J’ai étudié la psychologie à Toulouse, puis les arts du spectacle à Grenoble. Ces deux directions se sont rejointes dans mon parcours : comprendre les êtres humains, leurs peurs, leurs rêves, leurs comportements, leurs blessures, tout en comprenant la scène, le cadre, le rythme, la fiction, le montage, la manière dont une image ou une parole produit du sens.
À partir de 2005, je suis entré dans l’audiovisuel. Reportages, interviews, captations, montage, terrain, écriture de formats courts, transmission. TéléGrenoble, Court Après Tes Rêves, les premiers collectifs, les tournages, les commandes et les rencontres m’ont formé à une pratique concrète.
Voir vite. Écouter juste. Cadrer. Monter. Livrer. Tenir un récit dans une durée limitée. Donner forme à une matière réelle. Le regard de cinéaste s’est installé dans ma manière de vivre : un visage dans un train, une phrase entendue au travail, une lumière sur une route, une télévision allumée dans un foyer, un geste répété dans un atelier, une fatigue sociale, une beauté surgie dans un moment ordinaire.
Le tram, l’usine, les fleurs derrière la vitre
En 2008, j’ai écrit Je regarde le monde dans les transports, les pauses, les marges d’un travail ouvrier. Ce texte brut reste une matrice essentielle.
J’y observais déjà la société comme un film : le tram, le bus, l’usine, les collègues, la télévision du réfectoire, les publicités, les montagnes, les fleurs derrière une vitre, les gestes de manutention, les caméras de surveillance, les conversations ordinaires.
J’étais à la fois dedans et dehors. Je travaillais pour vivre, tout en regardant ce monde comme une enquête humaine, politique, esthétique et existentielle. Ce regard s’est inscrit durablement. Il s’est transformé avec les années : auto-entrepreneuriat, productions audiovisuelles, captations, collaborations, projets collectifs, formation, relation client, organisation, responsabilités.
Produire, diriger, tenir, recommencer
La Tunisie, de 2018 à 2024, a constitué une autre traversée. Une période d’expatriation, d’entrepreneuriat, de production, de management, de direction de projets, d’adaptation culturelle, de construction et d’usure.
J’y ai porté des projets de bout en bout : conception, tournage, montage, livraison, relation client, organisation d’équipe. Cette expérience m’a confronté à la réalité matérielle de créer, diriger, transmettre, produire, tenir.
Les voyages, les crises et les recommencements ont approfondi ma recherche. Ils ont déplacé mon rapport aux peuples, aux frontières, à la solitude, à la dignité, à l’amour, à la violence ordinaire, aux appartenances et aux formes de réparation. Peu à peu, j’ai compris que mes créations cherchaient une même chose : réaccorder l’humain avec ce qu’il vit, ce qu’il nomme, ce qu’il habite et ce qu’il transforme.
L’humain comme expression de la Terre
J’ai appelé cette philosophie le Géohumanisme. Elle reconnaît l’humain comme une expression de la Terre : une puissance vivante, technique, symbolique et narrative, capable de langage, de transformation, de destruction, de soin, de mémoire et de responsabilité.
Elle cherche une Géohumanité : une manière de comprendre les êtres humains comme terrestres, pluriels, situés, reliés aux lieux, aux autres vivants, aux technologies et aux milieux qu’ils transforment.
Cette philosophie part de la Terre entière. Elle dépasse la séparation entre nature et culture. Les villes, les outils, les machines, le plastique, les réseaux, les déchets, les œuvres, les langues et les récits appartiennent eux aussi à la nature transformée par l’humain. La question devient très concrète : que faisons-nous de notre puissance terrestre ?
Observer la santé des mots
Le Langage Vivant est l’une des branches centrales de cette recherche. J’y travaille les mots comme des forces actives. Un mot peut ouvrir un monde, blesser un peuple, hypnotiser une époque, soutenir une réparation, transmettre une mémoire.
L’écologie sémantique observe la santé des mots, leurs usages, leurs détournements, leurs blessures, leurs possibilités de réaccord. Cette recherche prend notamment forme dans mon livre en cours, Les Mots Blessés.
Je travaille aussi à nommer les forces qui capturent les imaginaires collectifs. L’Hypnofascisme désigne l’endormissement autoritaire des récits : saturation de l’attention, fascination pour la force, simplification du réel, ennemis permanents, mythes de pureté, anesthésie du jugement, guerre affective continue.
Entendre les lieux comme des archives sensibles
La Géomémoire prolonge ce travail du côté des lieux. Un territoire garde des couches : noms, chemins, sons, reliefs, métiers, climats, vivants, récits, gestes, ruines, passages, conflits, transmissions.
Une vallée, une grotte, une rivière, un jardin, un village, une route deviennent des archives sensibles. Mes contes géohumanistes, mes récits de lieux et mes recherches autour de la Dordogne viennent de cette écoute.
La Musique ADN et la Kairophonographie ADN déplacent cette recherche vers le son. Il s’agit de transformer l’empreinte sensible d’un lieu, d’un moment, d’une image, d’une météo, d’une voix ou d’un texte en matière musicale. La musique devient une forme d’écoute du réel, un moyen de faire entendre une géomémoire, une présence, une tension, une densité, un climat.
Rouvrir les récits, donner chair aux mondes
Face aux récits confisqués, je développe l’idée de Justice narrative : rouvrir les voix effacées, rendre leur place aux peuples, aux lieux, aux gestes modestes, aux mots abîmés, aux vivants rendus invisibles.
L’Autre Version de l’Histoire est mon grand chantier fictionnel. C’est là que les questions de mémoire, de peuples, de futurs, de langage, de réparation et de récits dominants deviennent personnages, scènes, missions, civilisations, conflits, archives et mondes.
Le roman me permet d’incarner ce que les essais formulent autrement. La pensée y devient visage. Le concept devient risque. L’époque devient aventure. Les futurs viennent toucher les corps. Les archives se mettent à parler. Les peuples reprennent du relief.
Une constellation en cours de rassemblement
Depuis 2024 environ, mes recherches se sont approfondies avec une intensité nouvelle. Beaucoup d’axes qui existaient déjà de manière dispersée ont commencé à former une architecture : Géohumanisme, Géohumanité, Langage Vivant, écologie sémantique, Géomémoire, Musique ADN, Kairophonographie, Hypnofascisme, Justice narrative, Réaccord, roman-monde, contes, glyphes, codex, cartes symboliques, recherches visuelles, land art, spirales, Corps–Terre–Monde–Étoile.
Une grande partie de cette profondeur existe encore dans l’atelier : fichiers, carnets, définitions, prototypes, échanges, musiques, récits, structures, images, brouillons, cartes et systèmes. Le public voit encore des fragments. L’atelier contient déjà une œuvre beaucoup plus vaste.
Radio du Futur est l’antenne de cette constellation. Un espace de diffusion, de création, de vente, d’archives et de transmission. Un site-arbre où les sons, les textes, les images, les offres, les fragments et les recherches peuvent se rejoindre progressivement.
Le mot qui traverse tout
Réaccorder, c’est remettre en relation ce qui a été blessé, séparé, déformé ou rendu muet. Un mot avec ses usages vivants. Un lieu avec sa mémoire. Une technique avec ses effets réels. Une musique avec son moment. Un récit avec les voix qu’il contient. Un être humain avec la Terre dont il fait partie.